Cliquez sur la photo pour faire apparaître le contenu du site.

Poème de novembre

Le lieutenant Genevoix en 1914
  Maurice Genevoix était surtout un romancier, mais aussi un poète, par sa sensibilité à la nature et à la joie. Il vient d'entrer au Panthéon, ce 11 novembre, qui est aussi le jour de commémoration de l'armistice de la première guerre mondiale. C'est pourquoi nous avons choisi, tant en son hommage qu'en celui des millions de victimes, un extrait de son ouvrage Ceux de 14, où il écrit ses souvenirs de lieutenant pendant la Grande Guerre.

 

"As-tu jamais songé aux autres morts, ceux que nous n'avons pas connus, tous les morts de tous les régiments ? Le nôtre, rien que le nôtre, en a semé des centaines sur ses pas. Partout où nous passions, les petites croix se levaient derrière nous, les deux branches avec le képi rouge accroché. Nous ne savions même pas combien nous en laissions : nous marchions... Et dans le même temps d'autres régiments marchaient, des centaines de régiments dont chacun laissait derrière lui des centaines et des centaines de morts. Conçois-tu cela ? Cette multitude ? On n'ose même pas imaginer... Et il y a encore tous ceux que les guimbardes ont cahotés par les routes, saignant sur leur litière de paille, ceux que les fourgons à croix rouge ont emmenés sur toutes les villes de France, les morts des ambulances et les morts des hôpitaux? Encore des croix, des foules de croix serrées à l'alignement dans l'enclos des cimetières militaires."
La voix, tout à l'heure contenue, d'instant en instant est devenue plus forte, puis de nouveau s'est affaissée:
"Mais j'entrevois, dit-elle, un malheur pire que ces massacres... Peut être ces malheureux seront-ils très vite oubliés... Tais-toi, écoute : ils seront les morts du début, ceux de 14. Il y en aura tellement d'autres ! Et sur ces entassements de morts, on ne verra que les derniers tombés, pas les squelettes qui seront dessous... Qui sait, même ? Puisque la guerre, décidément, s'accroche au monde comme un chancre, qui sait si ne viendra pas un temps où le monde aura pris l'habitude de continuer à vivre avec cette saleté sur lui ? Les choses iraient leur train, comprends-tu, la guerre étant là, tolérée, acceptée. Et ce serait le train normal des choses que les hommes jeunes fussent condamnés à mort."

Ceux de 14 - 1949